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Le Fauteuil à bascule

Nouvelle d'Olivier Munin publiée pour la première fois dans l'Anophèle le 19 janvier 2000

La petite fille semblait perdue. Les grandes allées sillonnant le jardin public se ressemblaient toutes. Dans le bac à sable, à sa droite, des enfant jouaient sans s'occuper d'elle. Elle ne vit aucun adulte. Sa nounou n'était pas là non plus. Où pouvait-elle bien être ? La petite fille commençait à avoir peur. Elle n'aurait peut-être pas dû s'éloigner du banc. Mais la nounou était si occupée à discuter avec la vieille dame... elle n'avait pas pu résister à la tentation de lui jouer un petit tour. Pour lui apprendre. En effet, avec elle, on ne pouvait jamais s'amuser. "Fais pas ci, fais pas ça, touche pas ceci, poses celà..."
Et puis il y avait eu le ballon rouge.
Un joli ballon, bien gonflé, qui flottait tout seul à deux mètres du sol, ayant probablement échappé à une petite main. La ficelle semblait facile à attraper. La petite fille rêvait d'avoir un joli ballon pour elle toute seule. La nounou avait dit qu'elle n'était pas suffisamment payée pour pouvoir acheter des choses inutiles. Mais maintenant, le ballon n'était plus à personne et sa gardienne ne pensait qu'à causer avec cette vieille dame. La petite fille avait quitté le banc, sans même s'attirer un regard. Le ballon flottait doucement, s'éloignant dans l'allée, semblant s'échapper un peu plus à chaque battement ravi des mains de l'enfant. Maintenant, la petite fille était perdue. Le ballon avait disparu. La nounou était loin et même les enfants avaient déserté le bac à sable. Un petit vent se leva, faisant danser les belles boucles blondes, caressant la frimousse au petit nez coquin. Bien vite, son souffle forcit. Les feuilles de l'allée, mêlées de sable se mirent à tourbillonner. Un vilain nuage noir masquait depuis peu le chaud soleil, assombrissant les choses et le coeur des êtres. Le bout du chemin était bien loin, il s'emblait même s'être éloigné encore, sans que l'enfant n'ait bougé. De cette direction, une voix se fit entendre :
- Aurélie ! Aurélie, réponds !
La petite fille voulut de tout coeur rejoindre cette voix, celle de sa nounou. Le vent, de plus en plus violent, l'en empècha, la forçant à reculer pour éviter de tomber.
- Aurélie, où es-tu ?
Les sons faiblissaient encore. Ils devinrent murmures, puis finirent par disparaitre tout à fait. Aurélie se mit à pleurer. Elle se retourna pour ne plus avoir à subir les assauts des bourrasques et son sourire pointa timidement. De ce coté du jardin, tout semblait rassurant, calme. Le vent ne soulevait pas les feuilles, le soleil brillait encore et le ballon flottait sous son nez.
"Joli ballon, pourquoi m'as-tu entrainée jusqu'ici ?"
Bien entendu, le ballon ne lui répondit pas. Il fit un petit bond en l'air, tournoya, virevolta et s'éloigna vers le fond du parc. Indécise, la petite fille décida de suivre la belle couleur rouge, d'aller vers la lumière, vers le repos. Dans son dos, le vent toujours furieux semblait la pousser aux épaules. Tout au bout de l'allée, un petit kiosque à musique souriait sous la caresse du soleil. Aurélie ne l'avait jamais vu et pourtant, il avait l'air très vieux. Il lui plût tout de suite. Le ballon se dirigeait vers lui, entrainant la fillette dans son sillage. Au centre de la construction, dans un antique fauteuil à bascule de bois rouge, la vieille dame accueillit la petite fille.
- je vous connais...
- Si tu me connaissait vraiment, tu ne serais pas ici.
- Où est ma nounou ?
- Elle est restée dans un autre monde. Je n'avais plus besoin d'elle.
Aurélie regarda autour d'elle, mais au travers des baies du kiosque, elle ne pût rien distinguer d'autre qu'un noir flou et fourmillant d'étoiles. Le ballon gisait à ses pieds, crevé. La vieille dame se ballançait doucement dans son fauteuil et seul son regard aigü, à cet instant, semblait vivre.
- Vois-tu, petite Aurélie, tu t'es conduite exactement comme la majorité des humains. Tu as voulu possèder plus, en courant après un ballon. Puis tu as choisi la facilité en venant jusqu'ici. Tu n'as pas lutté pour repartir dans l'autre sens. Les gens sont comme ça. Avides et peu courageux.
- Qui êtes-vous ?
- Certains pensent que je suis la mort. En fait, je suis leur récompense.
- Pourquoi m'avez-vous conduite ici ?
- J'ai fait mon temps. C'est toi qui devras me remplacer.
- Je suis une petite fille.
- J'étais aussi une petite fille, il y a bien longtemps. J'ai suivi un ballon, ou je ne sais plus quoi, et j'ai rencontré dans ce kiosque une vieille dame qui se balançait dans ce fauteuil... je ne voulais pas prendre sa place et pourtant je suis là. Il faut bien sanctionner la folie humaine. Ce sera aussi ton rôle.
- Je ne veux pas.
- Les humains ne veulent jamais assumer les conséquences de leurs actes.
Le kiosque, peu à peu, s'était mis à tourner. La petite fille sentait ses jambes toutes molles. Sa tête, elle aussi, tournait, mais en sens inverse. A coté d'elle, le fauteuil à bascule se balançait soucement. Vide.
" Aurélie... Aurélie !
La petite fille perçut les sons, mais ne vit rien d'autre qu'un flou tournoyant de couleurs. Elle comprit qu'elle était étendue sur le sol, en pleine humidité. Une main rude la secouait par l'épaule, lui faisant reprendre contact avec la réalité. Aurélie ouvrit les yeux et reconnut sa nounou.

****

Toutes deux remontaient l'allée, vers la sortie du parc.
- Pourquoi t'es-tu sauvée ?
- J'ai voulu attraper un ballon.
- Je n'ai pas vu de ballon.
- Tu étais trop occupée à discuter avec la vieille dame.
- Ce n'est pas joli de dire des mensonges. J'ai seulement parlé à une jeune maman qui a un petit garçon de ton âge.
- Regarde, regarde, c'est elle !
La fillette montrait un endroit bien précis, mais la nounou ne vit qu'un lampadaire, devant lequel elle passa sans se presser. La vieille dame adressa un bref salut à l'enfant, puis s'éloigna vers des arbres parmi lesquels elle disparût tout à fait. Aurélie décida de garder son rêve pour elle, de ne le raconter qu'à sa petite maman.
"Bonjour, ma chérie. Tu as été bien sage ?"
La nounou fronça le nez :
- Elle s'est échappée, mais je l'ai bien vite rattrapée, rassurez-vous. Elle semble cependant avoir un peu de fièvre et raconte des choses qui n'ont ni queue ni tête.
- Je m'en occupe, vous pouvez rentrer chez vous.
La gardienne ferma doucement la porte. Aurélie se blottit alors entre les bras protecteurs, sur la tendre poitrine maternelle. Elle raconta toute son histoire et pleura un peu. Comme sa maman ne répondait pas, elle leva les yeux vers elle. Un petit cri de surprise lui échappa. Elle se trouvait sur les genoux de la vieille dame, dans les bras osseux de la vieille dame. Un grand vide se fit soudain dans le cerveau de la petite fille, un grand calme l'envahit. Comme une évidence, elle sut qu'elle ne pourrait plus échapper à ces bras secs et noirs, aux machinations de la vieille folle. Mais n'était-ce pas plutôt elle qui perdait la raison ? Car sa maman, affectueusement la câlinait.
"Petite Aurélie chérie, maman va te mettre au dodo."
La petite fille sentit qu'on la posait sur sa couche. Elle ne pleurait plus, ne réagit même pas quand elle sentit son lit remuer... bouger dans un lent mouvement de bascule. Elle ouvrit les yeux, des yeux dans lesquels une grande sagesse, effet des épreuves subies, pouvait se discerner. Elle ne savait pas qui elle était, ou plutôt qui elle était devenue. Elle ignorait quel serait son rôle, à quoi elle occuperait sa longue vie. Elle ne savait pas pourquoi on l'avait choisie et surtout, qui l'avait choisie. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'à cet instant précis, elle se trouvait sur un vieux fauteuil à bascule et que le décor de sa chambre avait cédé la place à un épique kiosque de jardin public...

FIN (c) Olivier Munin, novembre 1993.